Impact de la Covid-19 sur la microfinance au Bénin, le Directeur de l’APSFD répond aux questions de la presse nationale

“Il faut un fonds de capitalisation pour satisfaire les nouveaux besoins des SFD”, voilà la suggestion portée par  Ignace C. DOVI, Directeur du Consortium Alafia à travers l’interview accordée au quotidien du service public “La Nation”.

Le secteur de la microfinance au Bénin n’est pas épargné par la crise sanitaire actuelle. Les impacts du Covid-19 sur les activités de microfinance sont multiples et résultent de la baisse d’activités des clients et des diverses mesures limitant les déplacements. Si les mesures prises par le Gouvernement au profit des artisans et entreprises permettent de relancer quelque peu les activités, le secteur de la microfinance reste en attente de financements importants pour accélérer la transformation numérique des institutions de microfinance encore appelées systèmes financiers décentralisés (Sfd). C’est ce que nous explique Ignace Dovi, directeur de l’Association professionnelle des systèmes financiers décentralisés du Bénin, Apsfd-Bénin (Consortium Alafia).

La Nation : Tous les secteurs d’activités ont été, d’une manière ou d’une autre, impactés par la pandémie du Covid-19. Qu’en est-il du secteur de la microfinance au Bénin ?

Ignace Dovi : Le secteur de la microfinance au Bénin n’est pas épargné par la crise sanitaire que nous vivons actuellement. La baisse de la demande, la limitation des transports, les fermetures temporaires ou définitives d’entreprises, la hausse du chômage, la baisse de la consommation non alimentaire, etc… sont les effets de la pandémie sur l’économie locale et par ricochet, sur le secteur de la microfinance au Bénin. Le développement de la crise entraine des problèmes de continuité des activités. Elle a déjà et aura encore de nombreux impacts négatifs sur le secteur de la microfinance. On peut citer la sécurité et la santé des employés, des clients et de leurs familles, la perte de productivité due à la mobilité limitée, les difficultés opérationnelles dues à la restriction des déplacements, la perte ou la diminution d’activité des clients entrainant une diminution ou une perte de revenus pour les clients. Tout ceci entraine des problèmes de remboursement des crédits en cours et une augmentation du portefeuille à risques, une augmentation du risque de fraudes en raison de la réduction des contrôles. Il y a aussi des problèmes de liquidité et de solvabilité, le non-respect des contrats et exigences réglementaires.
La plupart des institutions de microfinance ont pris des mesures particulières pour soutenir les clientèles les plus vulnérables en maintenant avec elles une communication constante, de manière à pouvoir identifier les moyens de leur venir en aide et ce, le plus efficacement possible. Elles ont aussi accordé des moratoires et des taux d’intérêts réduits sur certains produits. Le Gouvernement accompagne les clientèles sur cet aspect.

Quelles mesures avez-vous prises en tant qu’association professionnelle, pour soulager les systèmes financiers décentralisés ?

En tant qu’association professionnelle, nous avons pris plusieurs mesures pour soulager nos membres malgré nos moyens très limités. La première mesure porte sur la réalisation et la diffusion auprès de nos membres d’une affiche de sensibilisation des usagers des systèmes financiers décentralisés à la lutte contre le coronavirus. La seconde action a été la rediffusion auprès de nos membres de tous les actes pris par le gouvernement dans le cadre de la lutte contre le coronavirus et également de toutes les mesures prises par la Banque Centrale dans le cadre de la gestion de la pandémie concernant le secteur financier en général et la microfinance en particulier. La troisième porte sur la rediffusion auprès de nos membres de tous les outils et stratégies élaborés par nos partenaires techniques pour mieux faire face à la crise du Covid-19. Il s’agit par exemple, des outils pour l’élaboration de scénarios dans le contexte de l’épidémie de Covid-19 et de la liste des points d’attention pour la continuité des activités des Sfd dans le contexte de la crise. Enfin, la dernière mesure est l’assistance aux Sfd membres à pouvoir prendre un rôle actif dans la relance économique par une implication positive dans les programmes offerts par le gouvernement dans le cadre de la gestion de la pandémie, notamment les lignes de financement des Sfd et les lignes de bonification des charges financières des crédits aux bénéficiaires.

Le gouvernement a mis en place une batterie de mesures pour soulager non seulement les entreprises mais aussi les artisans et petits commerçants dont certains sont des clients des Sfd. Comment ces mesures ont-elles permis de relancer les activités ?

D’abord, tous les Sfd membres de l’association professionnelle sont très reconnaissants au gouvernement pour les mesures prises à travers différents mécanismes pour porter assistance aux clients en vue d’une relance de leurs activités qui ont subi des coups durs du fait de la pandémie du Covid-19. La relance des activités est en cours et du côté des Sfd, le dispositif opérationnel du premier mécanisme est mis en œuvre, certains Sfd ont signé les accords-cadres. Celui du second mécanisme est en train d’être mis en place. Des échanges avec le Fonds national de la microfinance (Fnm), bras opérationnel de l’application des mesures en ce qui concerne la microfinance, sont organisés pour que ces mesures portent leurs fruits. En effet, lesdites mesures vont permettre de relancer les activités des entreprises et aussi des artisans et petits commerçants à hauteur d’un financement d’au moins 100 milliards de francs Cfa sans charges financières et non financières aux entreprises, artisans et petits commerçants. Ces derniers vont pratiquement lever les financements à taux zéro. C’est une mesure forte de relance de l’économie locale. Nous avons fait au Fnm des propositions qui, prises en compte, vont permettre d’augmenter les impacts attendus. Il s’agit notamment du ciblage par les mêmes mesures des promoteurs individuels, des groupes et groupements de bénéficiaires de crédits, les animateurs de l’économie locale contribuant de 60 à 70 % au Pib .

Selon les autorités sanitaires, la crise du Covid-19 pourrait durer. Alors, quelles leçons le secteur tire-t-il de cette crise pour améliorer ses performances et renforcer sa résilience face à la pandémie ?

La principale leçon est la nécessité d’intensifier la collaboration avec les opérateurs téléphoniques et les fintechs afin d’accélérer le virage numérique et faire de telle sorte que les interactions avec les clientèles se fassent de façon autonome et virtuelle à 100 %. Pour la plupart des Sfd, il faut désormais prioriser l’ouverture de canaux numériques pour permettre des décaissements et des remboursements de prêts avec une interaction physique minimale, mettre à niveau les canaux de communication numériques pour soutenir les clientèles à distance, en utilisant des outils de messagerie tels que WhatsApp, les médias sociaux ou les systèmes de visioconférence. Il faut renforcer l’accès à l’éducation numérique, et à l’éducation financière, notamment pour les femmes. Ne pas négliger la cybersécurité suite au développement des solutions numériques et l’ouverture de l’accès à des utilisateurs à distance. Une autre leçon est la nécessité pour chaque Sfd de disposer de plans de continuité des activités appropriés à la gestion de crise pandémique. Ainsi, nous avons appris dans le cadre de la gestion de la crise, qu’il faut maintenir le traitement responsable des clients et proposer de soutien par des mesures appropriées à la situation, minimiser le risque d’infection et assurer un traitement responsable des employés. Nous devons aussi minimiser les risques pour l’institution afin d’assurer la continuité des activités pendant et après la crise, et communiquer de manière proactive avec toutes les parties prenantes. Nous avons aussi appris, étant donné que le virus se propage très vite, qu’il est important d’agir immédiatement et de ne pas attendre, car la mise en place de mesures et leurs effets directs prennent du temps. Nous saluons la proactivité du gouvernement et des partenaires du secteur dont les mesures et outils ont aidé à l’inclusion financière pendant cette période difficile.

Quelles sont vos attentes vis-à-vis du gouvernement et des partenaires du secteur ?

Justement, il reste beaucoup à faire et nous avons besoin du gouvernement et des partenaires du secteur. Cette pandémie a démontré, outre le fait d’accélérer la transformation numérique, que les Sfd doivent réinventer la relation avec les bénéficiaires et mettre en avant certains produits et services essentiels à la sécurité financière, en particulier pour les plus vulnérables. Dans une transition vers des interactions à distance avec les bénéficiaires, il est important d’explorer de nouvelles approches et méthodes de travail ainsi que de nouveaux partenariats. Par exemple, développer la communication via les médias sociaux, offrir des Sms vocaux ou utiliser des robots de discussion pour améliorer le service client à distance. La crise met en évidence l’importance de plusieurs produits financiers et non financiers. Les produits d’épargne ainsi que les prêts relais à court terme protègent les clients contre les situations catastrophe, les services financiers numériques améliorent l’accès aux services et peuvent aussi sauver des vies dans un contexte de pandémie, les services d’éducation financière et d’accompagnement aux entrepreneurs contribuent à garantir la fidélité à long terme et aident les clients à épargner et à ne pas manquer d’argent en période de crise. Nous avons besoin du gouvernement et des partenaires pour y arriver. Il est indispensable que l’association professionnelle dispose d’un fonds de capitalisation, un fonds dont les revenus des placements serviront à appuyer la satisfaction de ces nouveaux besoins des Sfd. Les revenus pourront également permettre de renforcer leurs capacités en planification et simulation de scénarios en période de crise, et atténuer les répercussions de la pandémie sur leurs fonds propres. Sans l’aide du Gouvernement, cet appui aux Sfd ne pourrait être donné par l’association professionnelle. Les Etats sont en concurrence. Il revient à chaque gouvernement de favoriser l’inclusion financière de la population. Notre gouvernement peut encore innover. 10 milliards à l’association professionnelle au taux de 6 % l’an donne 600 millions pour la modernisation des Sfd et la professionnalisation.

Source : La Nation Bénin